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 Les Étrangers

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_Doctor_G
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MessageSujet: Les Étrangers   Jeu 3 Déc - 21:59

Journal de ma rencontre avec un Étranger.

Aussi lointain que remontent mes souvenirs, ma mère a toujours eu des sales manies, des habitudes qu’une petite fille ne peut comprendre seulement à l’adolescence.

Oui, il y a toujours eu des trucs que je détestais chez ma mère (comme sa chemise de nuit blanche et serrée qui laissait deviner ses os). Ça se passait souvent le soir, quand je me couchais.
Pour me dire bonne nuit, elle m’embrassait le front, les joues, la poitrine, par à-coups, avec ce détestable bruit de succion. Enfant, ça me faisait rire, plus grande, ça devenait carrément lourd.

Vers 10/11 ans j’ai commencé à lui dire d’arrêter. Elle se mettait alors à chouiner comme une gamine pour un caprice, son regard larmoyant planté dans le mien. Puis elle sortait de la chambre à reculons, avec ses grands yeux noirs et sa bouche entrouverte sur un souffle agonisant. Parfois, elle allait se coucher dans son lit ou sur la banquette du salon, en bas à la cave, parfois j’entendais le tapotement de ses pieds nus sur le carrelage du couloir. Elle revenait.

Si elle avait laissé la porte entrebâillée alors elle la claquait violemment, plusieurs fois. Si elle était fermée alors elle tournait doucement la poignée, la poussait un peu et glissait sa main dans l’ouverture, pour tapoter ses longs ongles pointus contre l’interrupteur. Le pire c’est que je l’entendais glousser derrière la porte comme si elle prenait du plaisir à m’effrayer. Plus grande, je lui hurlais d’arrêter ça. Elle me répondait alors que ce n’était pas de sa faute, que sa mère l’avait aussi éduquée ainsi, pour que plus tard, je n’aie pas peur des Étrangers.

Ma mère disait aussi que pour ma sécurité, elle se devait de vérifier s’il n’y avait pas des méchants dans ma chambre, ces Étrangers. Alors, en pleine nuit, j’entendais le crissement de ses pieds sur la moquette. Et quand je ne l'entendais plus, je devinais qu’elle était là, près de moi, immobile, sans rien faire d’autre que de me regarder. J’osais à peine respirer, je me demandais toujours ce qu’elle ferait après.

C’était changeant. Parfois, elle ouvrait le placard et l’inspectait avec minutie, parfois elle s’y glissait puis refermait la porte derrière elle. Elle me disait que des Étrangers pouvaient venir m’enlever cette nuit. J’entendais un peu sa respiration, mais elle ne sifflait pas autant que quand ma mère s’allongeait sous mon lit. Ça aussi je détestais, mais elle répondait de ne pas m’inquiéter, que les bras des Étrangers pouvaient aussi jaillir du sommier et me prendre pendant mon sommeil. Je finissais par m’endormir, car au bout d'un moment je m'y habituais. Au petit matin, elle était prête à aller bosser, hormis le week-end et pendant ses vacances où elle passait le plus clair de son temps à dormir.

Quelque mois avant mes 13 ans elle m’a annoncé être enceinte. Elle m’a alors dit qu’elle n’avait pas été assez méfiante, qu’un Étranger avait réussi à la convaincre et l’avait prise dans son sommeil. J’ai alors compris qu’elle parlait des hommes et j’ai aussi compris que ma mère était complètement cinglée, surtout que je connaissais mon premier flirt et que le jeune garçon avec qui je sortais était vraiment super, doux, tendre avec moi.

Ma mère m’a fait deux beaux cadeaux d’anniversaire : l’arrivée de la petite Cassandre a coïncidé avec l’arrivée de mon beau-père. Cassandre s’est installée près de mon lit, dans un tout petit lit, le fameux Étranger dans le lit de ma mère. Cet homme était des plus banals, il n’avait rien d’un effrayant Étranger, capable de me faire du mal la nuit ou le jour. Ma vie devenait enfin normale, j’avais un beau-père et ma mère avait troqué ses manies contre des nuits d’amour et de confidences sur l’oreiller. Du moins c’est ce que je croyais.

Un peu plus tard, je ne sais plus trop quand, ma petite sœur Cassandre a commencé à venir régulièrement dans mon lit pendant la nuit. Elle disait que maman l’embêtait, qu’elle lui faisait des chatouilles sous les côtes et que ça la réveillait. Je me souviens encore de ces mots qu’elle me chuchotait à l’oreille : « Maman me chatouille, elle rigole à moi pendant dodo ». Je lui répondais de ne pas avoir peur, que maman était gentille et qu’elle aimait beaucoup sa petite fille chérie.

Mais une nuit ma mère a franchi la limite. Cassandre venait juste de me rejoindre dans mon lit. J’avais bien refermé la porte, mais peu après, j’ai entendu les cliquetis de la poignée et j’ai vu ma mère entrer doucement, se diriger à pas feutrés vers mon bureau, ouvrir un tiroir et prendre une paire de ciseaux. Elle l’a levée au-dessus de sa tête puis elle s’est approchée de mon lit en répétant sans cesse « Tu l’as abimée mon enfant, tu l’as abimée ». Dans son autre main, elle tenait une aiguille et du fil je crois. Là c’était trop, je n’ai plus fait semblant de dormir et j’ai hurlé contre elle. Ma mère a sursauté, a crié que l'Étranger regardait Cassandre d’une drôle de façon, puis elle s’est enfuie en pleurant comme une petite fille. Le ciseau et l’aiguille sont tombés à quelques centimètres du visage de ma sœur. J’étais traumatisée.

Le lendemain, ma mère est partie travailler comme si de rien n’était, comme si elle n'avait rien fait. Je ne pouvais plus la laisser faire. J’en ai parlé à mon beau-père qui m’a dit ne rien avoir remarqué de spécial à son sujet malgré quelques insomnies et qu’il ne fallait pas que je m’inquiète. Je ne le croyais pas, j'étais sûre qu'il cachait quelque chose. D'ailleurs, ces derniers mois, il avait changé. Son visage était souvent livide et il transpirait beaucoup, il était toujours en train de s’essuyer le front. Pourtant il m’a dit qu’il n’était pas malade, juste qu’il passait parfois de mauvaises nuits. Et son regard aussi avait changé, un regard lourd, posé sur moi et surtout, sur ma petite sœur. Il disait aussi des trucs bizarres sur elle. Ces paroles, ces regards auraient dû m’alerter qu’il se passait quelque chose dans sa tête, mais à 15 ans, on connaît mal les hommes et mon petit ami s’était toujours comporté correctement avec moi, même s’il avait aussi un peu changé et ne se montrait plus aussi doux qu’avant, peut-être à cause de Cassandre.

Je n’ai rien dit à propos de ces regards malsains à ma mère avant que ça n’arrive. C’était seulement deux jours après l’affaire des ciseaux. Ces sales regards sont venus se poser sur moi un après-midi quand ma mère travaillait. Ça m’est arrivé comme cela aurait pu arriver à n’importe laquelle d’entre nous. L’essentiel c’est qu’il n’ait pas fait de mal à ma petite sœur.

Ma mère est arrivée juste après. Elle était folle de rage. Lui, il était parti et je ne l’ai jamais revu.

Ma mère a repris ses manies après mon viol. Mais la nuit, elle ne rigolait plus, elle passait son temps à nous surveiller, à s’excuser, à pleurer, à dire qu’elle n’aurait jamais dû inviter un Étranger dans cette maison, qu’il pouvait encore revenir sous une autre forme. Je n’ai pas trop compris quand elle m’a dit ça jusqu’à ce qu’une nuit, après qu'elle se soit cachée dans le placard, je la suive...

Elle était descendue au sous-sol, dans cette cave que les flics avaient fouillée quelques jours plus tôt à cause de la disparition de mon beau-père. Je n’aimais pas cet endroit, je n’y étais descendue qu’une seule fois auparavant, je devais avoir cinq ou six ans. Mes petits pieds avaient, à l’époque, laissé des traces dans la terre battue et quand ma mère s’en était aperçue, elle était rentrée dans une rage folle. Depuis je n’y suis plus redescendue sauf cette fameuse nuit où j’ai compris pourquoi la cave était un lieu interdit et ce qu’il y avait derrière ses murs d’ocre rouge.

J’ai retrouvé ma mère assise au milieu de la cave, sur une vieille chaise en paille. Elle se rongeait les ongles en balançant la tête d’avant en arrière. Je l’ai appelée plusieurs fois, elle ne me répondait pas. Je suis arrivée à sa hauteur et elle a levé un bras squelettique vers le mur de briques rouges en face d’elle. Et c’est là que je les ai entendus : des grattements d’ongles de l’autre côté des briques et aussi, des sons étouffés comme si derrière ce mur, quelqu’un était bâillonné. Elle m’a alors expliqué que c’était un Étranger. Puis nous sommes remontées toutes les deux, en silence, et avant que nous nous assoyions dans le salon, ma mère a fouillé dans un tiroir du secrétaire et a pris une photo et une coupure de journal : sur la photo j’ai aussitôt reconnu mon beau-père, sur la coupure de journal la rubrique d’un fait divers, un homme ayant disparu sans laisser de traces alors qu’il était soupçonné de viol sur une jeune fille. Elle m’a dit que sa propre mère était à l’origine de cette disparition et qu’elle-même avait été victime d’un Étranger.

Je ne sais pas s’il y avait quelque chose derrière ces murs, je ne sais pas si c’est à cause d’eux que ma mère dormait peu la nuit et qu’elle avait des manies vraiment étranges. Heureusement, je ne suis pas tombée enceinte et l’enfant que j’aurai plus tard sera élevé en famille.

Depuis mon viol, je trouve que certains hommes ont un regard d’Étrangers sur moi. Ils commencent à me faire peur, j'ai peur qu'ils mutent et qu’ils fassent du mal à moi ou à ma petite sœur. J’ai mis un couteau dans mon sac à main et un dans ma table de nuit. Je trouve aussi que mon petit ami pose des regards différents sur mon corps, mais aussi sur celui de ma petite sœur. Le salaud ! Hier, ses regards étaient vraiment oppressants. Ils ont fini par me dégoûter. J’ai réussi à l’attacher au lit en le droguant, à mettre un bâillon sur sa bouche et sur ses yeux. Je ne veux plus qu’il me regarde. Plus jamais. Sinon, je lui crèverais les yeux...

J’ai appris aujourd’hui que je suis enceinte, c’est une fille. J’ai déjà peur pour elle, car des hommes regardent mon ventre avec de grands yeux exorbités et je vois leur sueur dégouliner le long des tempes. Je vais élever ma fille comme elle nous a élevées, moi et Cassandre, et sa mère avant elle, je vais lui apprendre à maitriser sa peur et à se méfier des Étrangers...

Conclusion de l'enquête : Ce journal ne certifie pas que mademoiselle Crown ait tué son petit ami et qu’elle ait fait disparaitre son corps, ni qu’elle soit à l’origine de la disparition de son beau-père. D’après les analyses gynécologiques, mademoiselle Crown n’a jamais été victime de viol puisqu’elle est toujours vierge. L’éducation « étrange » de sa mère, retrouvée pendue dans sa prison, a conduit à des troubles psychotiques sévères et à l’altération de son processus sensoriel de type hallucinatoire. La petite sœur, Cassandre, n’était qu’une affreuse et grande poupée nue (66cm) offerte par sa mère pour ses 13 ans. À l’intérieur de cette poupée, nous avons retrouvé des morceaux d’os qui, après analyse génétique, se sont révélés être ceux du père disparu avant sa naissance. Les seules choses dont nous soyons vraiment sûrs sont les innombrables traces de griffures retrouvées derrière les murs de briques de la cave. Ni corps, ni os, ni dents, juste ces traces qui laissent notre affaire ouverte, mais la classe dans le dossier « Disparitions inquiétantes ».

Source : Les Étrangers

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